Que les Péruviens pauvres arrêtent de quémander !

Que les Péruviens pauvres arrêtent de quémander !

Par MONICA BRUCKMAN

Sociologue et chercheuse en science politique, réseau Unesco - Université des Nations unies sur l’économie globale et le développement soutenable, Río de Janeiro.

Publicado em Le Monde Diplomatique, setembro de 2009

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/BRUCKMAN/18107 - SEPTEMBRE 2009

  

En février 2008, deux paysans étaient exécutés par des membres de la police qui réprimaient le blocage des routes pendant une grève nationale agraire dans la région d’Ayacucho. Quelques jours plus tard, le président péruvien Alan García déclarait : « La police a agi avec beaucoup de conviction et de détermination, et je la félicite, c’est très bien qu’elle défende le Pérou (...). Que cela serve de leçon à ceux qui incitent publiquement à la grève et à l’agitation ; qu’ils sachent où cela mène (1). »

Ces menaces s’appuient sur un appareil légal créé sous le gouvernement de M. Alberto Fujimori, puis durci par celui de M. García. Il permet la criminalisation des mouvements sociaux et l’impunité des forces armées dans leurs actions de répression. Comme la police, elles se voient autorisées à utiliser librement leurs armes contre les protestataires, sans avoir à répondre devant la justice pour les blessures ou les morts causées. Qualifiés d’« extorqueurs », les manifestants encourent jusqu’à vingt-cinq ans de prison. Les autorités locales qui soutiennent les grèves sont condamnées elles aussi pour « extorsion ». Toute personne peut être arrêtée sans mandat et rester sans contact avec l’extérieur pendant dix jours. La police peut mener des enquêtes sans l’aval du procureur...

Le gouvernement de M. Fujimori faisait appel à des groupes paramilitaires ; M. García a créé un corpus légal qui légitime leurs activités.

Née dans les années 1920, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA), le parti du chef de l’Etat, a subi au fil du temps d’importantes transformations idéologiques. A la conception anti-impérialiste de son fondateur VÍctor Raúl Haya de la Torre a succédé la doctrine de M. García, dite du « chien du jardinier » :
« celui qui n’a pas faim mais qui empêche les autres de manger » (2). Dès 2007, il tançait les pauvres : « Il faut [qu’ils] arrêtent de quémander ; cela fait d’eux des parasites (3). » En assimilant les mouvements sociaux, les indigènes, les environnementalistes et la gauche à ce « chien du jardinier », le président García les définit comme les ennemis de sa politique « modernisatrice ».

Cette « modernisation » a été en grande partie élaborée dans le cadre des négociations bilatérales du traité de libre commerce (TLC) signé avec les Etats-Unis le 4 décembre 2007. On y retrouve les ingrédients classiques du néolibéralisme : privatisation des ressources naturelles et énergétiques ; découpe de concessions au cœur de la forêt amazonienne pour attirer le capital privé ; vente des terres des communautés paysannes et indigènes ; intensification de l’industrie minière grâce à la diminution des impôts pesant sur cette activité ; privatisation de l’eau destinée à l’irrigation agricole... Même la mer est cédée par lots à de grandes entreprises.

S’agissant du Pérou, la privatisation des terres indigènes ne pose pas seulement un problème économique — ce qui, en soi, serait déjà suffisamment grave. Elle s’attaque à une certaine manière de voir le monde. Pour les Indiens, la terre représente non seulement un moyen de production dont ils ont été expropriés depuis le début de la colonisation européenne, mais aussi un espace où, comme ils le disent,
« nos enfants peuvent vivre » et « être heureux ». Une philosophie pour laquelle préserver l’environnement équivaut tout simplement à défendre la vie.

D’où la lutte qu’ils mènent contre les décrets 1090 (loi des forêts et de la faune sylvestre) et 1064 (régime juridique pour l’exploitation des terres agricoles) qui ratifient la marchandisation de l’Amazonie et des terres des communautés. Douze mois de protestations populaires menées par l’Association interethnique de développement de la forêt péruvienne (Aidesep) pour exiger le retrait de ces lois ont précédé une grève régionale de presque soixante jours. A la proposition d’une table ronde faite par l’Aidesep pour entamer des négociations, le gouvernement répondra par l’instauration de l’état d’urgence.

Le 5 juin, à Bagua, une intervention des forces de l’ordre visant à déloger plusieurs milliers d’indigènes qui bloquaient des axes routiers tourne au drame : vingt-quatre policiers et dix civils sont tués (un nombre indéterminé de personnes disparaissent). M. García dénonce les éléments « subversifs », évoque une « agression soigneusement préparée contre le Pérou » et met implicitement en cause les présidents bolivien Evo Morales et vénézuélien Hugo Chávez, accusés d’avoir attisé la révolte indienne. Mais le gouvernement refuse la formation d’une commission d’enquête réclamée par le mouvement indigène. Et pour cause... Le 7 août, courageusement, et de son propre chef, la procureure Luz Marleny Rojas Méndez ouvre une instruction contre seize officiers, dont deux généraux, tous membres de la police nationale, qu’elle accuse d’un usage disproportionné de la force, quand les indigènes « n’ont utilisé pour leur défense que des armes rudimentaires (lances), d’usage commun, des objets contondants comme des pierres et des bâtons (4) ».

Sur le plan géopolitique, le Pérou revêt une importance stratégique pour les droites, aux Etats-Unis comme en Amérique latine. Elles peuvent y opérer librement contre les gouvernements de gauche qui menacent leurs intérêts. Ainsi, l’asile politique y a été octroyé à M. Manuel Rosales, l’ancien candidat d’opposition à l’élection présidentielle vénézuélienne, en fuite depuis l’ouverture de poursuites pénales pour enrichissement illicite. Ou encore à M. Jorge Torres Obleas, ex-ministre bolivien, recherché par la justice de son pays pour son implication présumée dans la mort de soixante-trois personnes, lors des manifestations contre le président Gonzalo Sánchez de Lozada, à El Alto, en 2003.

Le territoire péruvien est également devenu un centre d’opérations pour les forces armées américaines. Une observation attentive des déplacements de leurs troupes et unités navales révèle que, de 2004 à 2009, au moins cinquante-cinq mille trois cent cinquante militaires américains sont entrés sur le territoire péruvien (5). Et que la durée moyenne de séjour s’allonge à partir de 2006 : de cent à deux cent soixante-dix-sept jours pour chaque entrée. Activités de renseignement, « appui informatif », « entraînement contre le narcoterrorisme », etc., les activités de ces patrouilles se concentrent dans des zones de fort conflit social — la jungle et sa périphérie.

La côte, elle, tient désormais lieu de centre d’opérations pour la IVe flotte des Etats-Unis dans le Pacifique. Ses frégates lance-missiles et autres unités navales réalisent des exercices d’entraînement à la guerre de surface, anti-sous-marine et aérienne, en coopération avec leurs homologues du Pérou. Les ports sont utilisés pour le réapprovisionnement des navires et le repos des équipages.

A cette situation de subordination stratégique vis-à-vis de Washington s’ajoute l’intégration militaire croissante entre le Pérou et la Colombie. Elle se concrétise par des manœuvres communes dans les zones frontalières, manœuvres incluant des opérations aériennes, l’établissement de canaux de communication et de procédures de coordination ainsi que l’entraînement des états-majors. Durant le premier semestre 2009, quatre exercices conjoints ont été réalisés, précisément dans la région où opèrent des patrouilles de l’armée des Etats-Unis.

Le soutien absolu du gouvernement péruvien à l’ouverture des bases militaires américaines en Colombie et le resserrement constant des liens avec le président Alvaro Uribe insèrent Lima dans le dispositif continental d’endiguement de l’avancée de la gauche en Equateur, en Bolivie et au Venezuela.

Historiquement, les mouvements sociaux péruviens disposent d’une énorme capacité de mobilisation et de protestation. En 1978, ils ont provoqué la chute de la dictature militaire de Francisco Morales Bermúdez ; en 2000, celle du régime fujimoriste. Ils ont manqué de peu l’arrivée au pouvoir en 1985, avec Alfonso Barrantes, candidat de la Gauche unie (Izquierda Unida, IU). En soutenant la campagne de M. Ollanta Humala lors des dernières élections de 2006, ils ont permis au Parti nationaliste de devenir la deuxième force du pays. Par la polarisation qu’elle engendre, la politique brutale de M. García crée les conditions d’une offensive de ces organisations politiques progressistes. La répression est une arme puissante, mais aussi très dangereuse : elle peut se retourner contre celui qui en use.

(1) La República, Lima, 21 février 2008.(2) Alan García, « El síndrome del perro del hortelano », El Comercio, Lima, 28 octobre 2007.

(3) « Perú : El presidente Alan García pide a los pobres "que dejen de pedir" », www.eldiarioexterior.com,

25 février 2007.

(4) « Generales genocidas al banquillo », peru.indymedia.org, 10 août 2009.

(5) Ce chiffre comprend les entrées prévues jusqu’à fin 2009. Ces statistiques ont été élaborées à partir des résolutions législatives d’autorisation d’entrée du personnel militaire et d’unités navales étrangères sur le territoire péruvien approuvées par le Congrès ; les calculs ont été effectués avec tous les registres disponibles dans sa base de données. Cependant, le chiffre réel pourrait être supérieur : certaines autorisations n’indiquent ni le nombre d’hommes ni l’équipement militaire qui entrent dans le pays. Pour l’année 2005 en particulier, une année électorale, on ne dispose pas de ces annexes.

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